Oct
21
2014

Entre le Marais et le Village, le quartier gay décortiqué
21 Oct 2014
par Bastien Bluzet

Entre le Marais et le Village, le quartier gay décortiqué

A la fois refuge et lieu de vie pour toute une communauté, le "quartier gay" est un point de passage quasi incontournable pour beaucoup d'homosexuels vivant en milieu urbain. Aujourd'hui banalisé dans l'imaginaire du grand public, au même titre que le quartier chinois et le quartier juif, il n'en reste pas moins un objet de curiosité et de fantasmes. Depuis quelques années, certains prédisent même sa disparition.

Colin Giraud, maitre de conférences et chercheur en sociologie à l’université de Nanterre consacre une grande partie de son travail à l’étude de ces quartiers. Après une enquête de trois ans entre le Marais, le quartier gay de Paris et le Village, le quartier gay de Montréal, il publie "Quartiers gays" aux Presses Universitaires de France. Interview.

mygaytrip.com : Pouvez-vous comparer les quartiers gays de Paris et de Montréal ?
Colin Giraud : Ce sont deux quartiers qui concentrent un grand nombre de commerces gays, depuis une trentaine d’années, et qui ont chacun progressivement reçu le label ou l’image de « quartier gay » de leur ville. Les deux sont apparus au même moment, c’est-à-dire au début des années 80.

D’un point de vue morphologique, les deux quartiers ne se ressemblent pas, parce qu’ils prennent place dans des villes très différentes. Montréal a un urbanisme typiquement nord-américain, très rectiligne, avec un quartier gay qui est plus étendu en termes de superficie que celui du Marais. Quant à ce dernier, il prend place dans un quartier très ancien avec une urbanisation plutôt concentrique, à l’européenne.

Ensuite pour résumer, je dirais que le Village de Montréal ressemble plus au modèle communautaire nord-américain que celui du Marais. Il y a des institutions LGBT, au-delà des commerces et des bars, qui se sont développées très tôt dans le quartier, ce qui n’est pas le cas de Paris. On avait par exemple des structures associatives, des structures militantes et des représentants municipaux de ce quartier. A Paris la dimension militante, au-delà des commerces, existe moins. On a attendu longtemps, pour que le centre gay et lesbien de Paris s’installe dans le Marais, alors que très tôt dans le Village les structures militantes avaient une place et jouaient un rôle dans la vie du quartier.

Dernière différence importante, à Paris le Marais est un quartier très favorisé, hyper sélectif d’un point de vue économique, alors que ça ne l’était pas au début. A Montréal, c’était également un quartier très populaire au début mais ça s’est moins gentrifié*, donc ça reste un quartier qui est plus mélangé aujourd’hui, avec des familles plus modestes, et du logement social.

*La gentrification est la tendance à l’embourgeoisement d’un quartier autrefois populaire.


La rue Sainte Catherine Est, la rue principale du quartier gay de Montréal

Comme sociologue, quel est votre définition du quartier gay ?
C’est un quartier qui concentre les établissements commerciaux et associatifs estampillés à destination des gays, en premier lieu. Mais c’est aussi un quartier qui se pare de certains symboles, qui provoquent une médiatisation du quartier qui à son tour acquiert progressivement une image de quartier gay auprès de la population et des médias.

Il y a enfin une troisième dimension, la dimension résidentielle, qui est plus difficile à établir et qui n’est pas systématique. Elle est difficile à prouver statistiquement, particulièrement dans le Marais. Mais elle est tout de même globalement présente.

Est-ce que l’avancée des droits LGBT et l’acceptation de l’homosexualité va provoquer la disparition des quartiers gays ?
Il y a une hypothèse selon laquelle les quartiers gays attireront moins de populations gays et seront moins au centre de la vie urbaine gay. Une autre hypothèse veut que les gays vont investir la ville de façon plus éclatée. Je ne suis pas sûr que cela soit lié à l’avancée des droits. Je crois qu'il y a un sentiment de lassitude des gays vis-à-vis du quartier. C’est particulièrement visible chez les plus jeunes. De ce point de vue là, on peut dire que c’est en partie l’acceptation de l’homosexualité qui fait que les plus jeunes vivent moins cachés et ont moins besoin de ce refuge. C’est aussi une question de position sociale. Les gays qui vivent bien ont peut-être moins besoin du quartier gay que ceux issus d’un milieu plus populaire, notamment ceux qui viennent de banlieue ou de province, et qui n’ont pas les moyens d’habiter dans Paris.


La façade de l'Hôtel de Ville de Paris, le jour de la Marche des Fiertés 2014, en juin.

Quelles sont les caractéristiques d’une ville qui possède un quartier gay ?
L’expérience historique montre qu’il y a un seuil de taille, c’est à dire qu’un quartier gay a plus tendance à surgir dans une métropole. Certes, il y a des exemples extra-parisiens en France, à Lyon et Lille. Mais globalement, ces quartiers apparaissent toujours dans le même type d’environnement urbain. C’est à dire dans des quartiers qui subissent un processus de gentrification. Les quartiers gays s’installent toujours dans des quartiers populaires dont personne ne veut, pour les transformer. Cette corrélation existe dans toutes les grandes villes qui possèdent un quartier gay.

Est-ce qu’on peut considérer qu’il y a un phénomène de déplacement du quartier gay à Paris ?
Le Marais continue à rassembler la plupart des établissements gays. Il y en a quelques-uns éparpillés dans d’autres quartiers, ils ont toujours plus ou moins existé. Par exemple la géographie des lieux de sexe est plus éclatée que celle des bars et des restaurants. Il y a toujours eu des saunas en dehors du Marais, qui n’est pas un haut lieu de sexe.

Mais il y a aussi le phénomène des soirées ponctuelles, qui ont lieu dans d’autres parties de la ville. Ce phénomène s’est développé dans les années 2000. Je pense à des soirées qui ont réinvesti Pigalle ou le 11ème arrondissement avec la soirée "Mort Aux Jeunes" ou "Trou aux Biches". Ca n’est pas un hasard, ces soirées se voulaient innovantes par rapport aux soirées existantes. Même chose avec les soirées Black Blanc Beur, qui est une introduction de l’homosexualité métissée, ce qui était assez nouveau à l’époque. Evidemment, ça n’efface pas les normes, ça en crée d’autres.


Le Village gai de Montréal

De plus en plus d'établissements gays qui ferment dans le Marais, très peu qui ouvrent, le Marais se meurt-t-il ?
Première chose, ces établissements ont toujours connu un turn over important, ils ont une durée d’existence assez faible. Il y a des contre exemples, comme le Duplex, qui est ouvert depuis trente ans. Mais globalement, les établissements LGBT, comme tous les établissements de nuit, ont une durée de vie assez faible. Ca peut donc donner l’impression qu’il y a beaucoup de fermetures.

Deuxièmement, les commerçants parlent d’une « crise » du commerce gay et du fait qu'’Internet et les réseaux sociaux auraient contribué à vider les établissements. Mais je ne suis pas totalement convaincu. Les deux pratiques peuvent cohabiter. On ne va pas dans les bars pour les mêmes raisons qu’on va sur Internet. Et puis l’arrivée de Grindr a réintroduit la dimension spatiale. Ca facilite les possibilités de rencontre. Je pense donc que la baisse de fréquentation des établissements n’est pas due à Internet. Ce sont avant tout des questions économiques, avec des établissements qui sont quand même bien plus cher que dans le passé. Au début des années 80, ces établissements étaient très abordables, avec du coup une fréquentation très mixte. Aujourd’hui, aller boire un verre dans le Marais représente un coût qui peut être dissuasif. C'est une des explications de la baisse de fréquentation.

Il y aussi un renouvellement des modes et des pratiques de consommation.

Un nouveau quartier gay pourrai-il émerger à Paris ?
Je ne peux pas jouer à Madame Irma et dire « voilà dans dix ans, le nouveau quartier gay sera là ! ». Mais on peut avoir envie de miser sur certains endroits, comme le Rosa Bonheur et les Buttes Chaumont. Ça peut être pris comme un exemple de gentrification gay ou "gaytrification", dans un environnement qui au départ est un quartier populaire. Il y a trente ans, 60% de la population de ce quartier était issue du milieu ouvrier, on voit que ça a bien changé aujourd’hui.


quartiers gays"Quartiers gay", de Colin Giraud
Presses Universitaires de France
Collection « Le lien social »
348 pages
2014

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